Nana, ou ma... chienne de vie
Le 18 juin 2002, au-dessus de Peseux, dans la forêt neuchâteloise, commence la saga de la démoniaque et superbe chienne que j'allais devenir, sous le nom fatal de Nana. Les surprises, bonnes et mauvaises, n'allaient pas tarder à me tomber sur le poil. La première, et non des moindres, fut l'instant où un doux cinglé, du nom de Joël, s'attacha mes services.
Au début, il me faisait un peu peur avec sa chaise et ses grandes roues à rayons qui tentaient - du moins était-ce mon impression - de me scalper. Pour tout vous avouer, en arrivant en ville de Neuchâtel, j'avais tout de la paysanne, engouffrée dans le « Bronx ». Comme on dit dans la forêt : « Sus à l'urbanisme ! ».
Voilà ; aujourd'hui, j'ai trois mois... Souriez, je vous regarde. Après un mois passé avec mon « mètre dix » sur roues, la ville se déshabille sous mes yeux bruns, luisants, débordants de tendresse. Quand je pense que mon maître voulait m'appeler... « désir laisse », de quel « voyage » s'agissait-il ?
Comme le dit souvent l'humain, je vais lui garder un chien de ma chienne. Mais, j'admets : bien pratique cette chaise ; tout de même, c'est mon refuge en cas de retraite précipitée, c'est ma niche mobile pour caser mes petites mamelles avant de les blinder.
Autant dire dès que j'ai dû m'accrocher aux branches pour supporter ces drôles de bêtes à deux jambes qui parlent, crient, gueulent, lors de nos multiples parcours.
Mon « mètre dix », ce rêveur cynique, tourne tout en dérision comme mon géniteur « Peyot », ce héros au regard doux et halluciné. Enfin ma vie quotidienne, toujours sur le fil du rasoir, est une suite de cabrioles, une soif d'aboyer au monde que
« Nana est arrivée, pressée... ».
Bon, j'évolue chez les humains. J'eus toutefois une petite déconvenue et une surprise discutable. En effet, n'ai-je pas eu l'impudence de sortir une charmante crotte dans le lit douillet de Joël, mise en confiance par la chaleur nocturne qu'il dégage.
En général, le matin, c'est moi qui me réveille la première ; évidemment avec les drôles de bruits provenant de la tête du lit ; mais moi aussi j'ai une tête. Du reste « Gilles », le frère du boss, l'a finement souligné, deux mois après avoir fait ma connaissance : « Mais, il a une tête ton chien ! ». Sans me démonter, je témoigne en aboyant. C'est qu'il faudrait assister à nos réveils respectifs... Le bal ! Les ronflements nocturnes, se faisant plus discrets, deviennent ces drôles de bruits mollissants qui sonnent le glas du sommeil. Et tinte alors à mes oreilles, le départ de mes folles cabrioles. Auparavant, j'aurai pris soin de m'étirer de tous mes poils sans m'enlever le plaisir de lui voler dans les plumes, visant ses boucles ébouriffées et ses oreilles, mets de choix pour ma truffe. Ma petite tactique le fait émerger du brouillard glauque de ses songes d'automne. Il me sourit, béat d'admiration ; ses yeux s'illuminent comme ceux d'un enfant. Il titube jusqu'à sa chaise ; enfin, il y va à cloche-pied mais « chais pas » comment on dit. Roulant comme une brute endormie sur sa machine infernale, il va s'immerger dans la salle de bain, se coulant sous la douche brûlante. Je le sais ; une fois, j'ai mis la patte gauche dans l'eau. Je suis bien obligée de m'y faire à ses ablutions. Mais j'en profite : dès que l'eau coule, haro sur le pieu, sus à la couette ; je batifole et le rends muet. Le beau, toujours souriant, ragaillardi par sa toilette, va se faire un café. Je n'ai jamais goûté, mais ça pue.
Comme toujours avec son damné breuvage, il revient sur le lit pour se sécher, multiplier les coups de roulette de « sent bon », frotter son visage pour faire pénétrer le baume de 6 heures 30, rasage oblige.
Finir sa préparation qui le rend presque présentable, n'est pas une mince sinécure. Et, bien après sa deuxième cigarette, posant enfin sa « zapette télévisuelle », il daigne investir son pantalon ; je ne dis pas enfiler, car quel programme ! Il se dandine comme une anguille, éructe clairement des insanités, s'énerve, s'essouffle, tousse à en crever, pour parvenir enfin à presque mettre une jambe correctement dans son jean. Mais, enfin, c'est un échauffement par rapport à la suite...
Il bouge tellement que je sens les effluves de son parfum ; j'aime bien quand il sent bon ! La suite, on dirait Flipper le dauphin devenu asthmatique qui souffle comme un phoque pour mettre « son moignon » dans l'orifice de son pantalon, fermé par un noeud. Il doit caler son training bien enfoncé, pour ne pas avoir mal quand il s'assoit sur sa machine... Alors, il sautille comme un jeune cabri fou, fait du tapis à ressorts sur le lit, pour finir enfin de boucler sa ceinture. Le plus dur est fait. Reste le soulier qui passe comme une lettre à la poste. Encore un léger « moulinement » des bras et, l'homme est habillé, coiffé, parfumé, prêt à partir pour les labours urbains. Ses clopes sont dans la poche, le briquet aussi ; il n'oublie surtout pas son portable, contrôle s'il a ses médicaments. Et, prenant son bloc-notes, il parvient à appuyer son unique genou sur... ma belle crotte encore tiède ! Vous dire si elle était vraiment petite et mignonne. Mais j'ai tout de même senti comme une odeur ; j'étais dans mes quatre tous petits chaussons en cuir, seule, très seule. Mais avouez, c'est de sa faute. Peyot - mon père - me disait toujours : « regarde ou tu mets les pattes ma grande ». Quand, il me disait « ma grande », j'étais fière comme Artaban. Il me disait aussi souvent de faire gaffe aux bruits et aux odeurs ; il avait raison ; moi, je n'ai pas marché dessus ! Tout de suite, j'ai senti que l'incident allait dégénérer avec ce fou. Il dit « merde » et, me regardant surpris, presque choqué, il partit d'un éclat de rire aussi brutal qu'inattendu. Il se rassit sur le lit, digérant le cas ; j'avais l'impression qu'il était fâché. J'en fus certaine quand il m'a regardé, avec dans ses yeux la foudre de bien des orages retenus. D'un trait, j'ai compris qu'il allait me tomber sur les poils du râble. Ni une, ni deux, avant qu'il ne hurle, j'avais disparu sous le divan et là, je sais qu'il ne peut m'attraper sans fusils. Pourtant, un quart d'heure après, ma laisse se décrochait de l'interrupteur, sa place habituelle. Une promenade dans l'air vivifiant du matin se profilait à l'horizon. Une petite marche relativise bien des erreurs ; mon protecteur ne m'a pas punie et, j'ai compris d'un coup d'oeil qu'il serait mieux, à l'avenir, de m'abstenir.
Par Joël Perrenoud