Vivre
Aujourd'hui, pour changer, il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors. La pluie fine et triste ruisselle à n'en plus finir ; tout est gris. En nous tombant presque sur la tête, le ciel semble vouloir nous comprimer encore plus dans nos tracas.
Quelle misère !
Quand cela va-t-il s'arrêter ? La journée est plombée !
Une petite voix dans ma tête ne cesse de me dire: «Arrête de te plaindre !» Bien sûr, tu n'es ni le plus beau ni le plus riche. Tu es handicapé et le monde a peur de la différence. Les escaliers te sabotent la vie, les trottoirs te narguent, ta vie est devenue un parcours du combattant. Il t'a vraiment peu été donné et on te demande un maximum non pour vivre, mais pour survivre. Plains-toi petit ! Des tartines si ça peut t'apaiser ! Viens pleurer sur mon épaule toutes les larmes de ton corps, pleurniche sur la mauvaise foi de l'homme. Si ça peut te faire du bien, parle de tes misères intolérables, rage contre le ciel, peste contre l'enfer de ta vie que tu ne trouves pas juste ! Pourquoi les uns sont-ils riches et les autres pauvres et misérables ?

Chefs-d'oeuvre, pâtes et riz
Après ce constat bien sinistre, j'ai soif ! Alors, avec mon fauteuil roulant, je passe à la cuisine pour me désaltérer. C'est vrai qu'il y a de quoi être neurasthénique. Dans la porte du réfrigérateur, il y a du thé froid, du lait, de la crème à café, de la sauce à salade. Sur l'étagère au-dessus : du chocolat, du beurre, de la mayonnaise, de la moutarde, un oeuf et du fromage. Le petit congélateur, en haut, contient du poisson en bâtonnets, de la glace vanille et à l'eau et des yogourts. Plus bas, une moitié de pizza, des cornichons, des câpres, des vienerlis, quatre cervelas, de la pâte brisée, un camembert, du fromage râpé. Plus bas encore : une patate cuite, une orange, des bananes, une côtelette et un morceau de pâté. Dans le bac à légumes : des pommes de terre mélangées à des petits oignons blancs, le tout prêt à être cuisiné.
Ce n'est pas l'opulence, mais que de petites délices m'attendent dans ce frigo ! Dans les armoires de la cuisine se trouvent aussi des pâtes, du riz, de l'huile, du vinaigre et des épices de toutes sortes. De plus, les magasins proposent tout ce qui manque à la réalisation de nos chefs-d'oeuvre gastronomiques. Et pour ceux qui ne savent pas cuisiner, des plats préparés se trouvent dans presque tous les magasins. Il leur est aussi possible de se servir chez les traiteurs de la région.

Qualité et douceur de vivre
Arrête de te plaindre, tu ne connais pas la faim. Ni la soif à voir les six bouteilles de Rivella sur le plan de travail et à côté du petit meuble où tu ranges tes bouteilles. Des hommes, des femmes et des enfants meurent de faim et toi tu passes ta vie à te plaindre. Un pays où l'on peut dire ce que l'on pense à n'importe qui est forcément un beau pays. On peut dire au président de la Confédération qu'on ne l'aime pas, poliment mais en toute liberté. Alors, devant une telle évidence, mon fauteuil roulant me permet de sortir ma chienne sous la petite pluie fine qui me paraît bien agréable. Je goûte la chance que j'ai de ne pas vivre dans un pays en guerre, le bonheur d'avoir des magasins regorgeant de produits de qualité, la douceur de vivre tous égaux en droit. J'apprécie d'avoir des hôpitaux avec un personnel compétent, des médicaments pour presque toutes les maladies, des assurances pour tout, AI comprise, un service du chômage et un service social sans oublier une rente AVS garantie.
Le but
Pour résumer ma pensée, je crois qu'il vaut mieux se tourner vers ceux qui vont plus mal que nous.
Si l'on a un but, il faut essayer de l'atteindre et se dire :
« En avant ! Advienne que pourra ! J'aurai au moins essayé. De toute façon rien n'est perdu d'avance. Il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent jamais. »
Photo : Léonard Meyer
Par Joël Perrenoud