Cultiver son quotidien

Quand on est perdu dans les méandres de la dépendance, quand on a vendu son âme au diable pour une seringue, une bouteille ou une pastille...

Quand dans notre quotidien la vie devient une survie que je connais bien ? Dans mon for intérieur, j'exprime cet état par une métaphore qui vaut ce qu'elle vaut : de l'enfance à l'âge adulte, en passant par l'adolescence, nous sommes comme un puzzle se construisant patiemment chaque jour. Quand on a perdu tous ses repères, on devient un pantin désarticulé. C'est dégradant, extrêmement désagréable. Et vient le défi qui ressemblera davantage à une course contre la mort que contre la montre.

Charnières, piliers et juste place
Comme dans toutes choses, un puzzle a des pièces charnières, des clés qui permettent de mettre plusieurs éléments d'affilée. Pour arriver à se reconstruire, il faut trouver ces piliers produisant le déclic, quitte à tourner et retourner le maillon récalcitrant cent fois pour enfin trouver sa juste place. Il est rare qu'un objet reconstitué n'en porte pas des séquelles, un obstacle de plus à surmonter.
Généralement, quand on s'est détruit sciemment, c'est souvent parce que l'on ne s'aime pas, qu'on ne s'accepte pas, qu'on ne trouve pas ou plus, de raison de vivre. Dans ce monde où l'on croit qu'il n'y a plus de place, constater que rien n'est jamais acquis éternellement. Mais « plus haute est la position, plus dure est la chute ! ».
Pas le plus à plaindre
Quand on n'a plus ce que l'on aime, il faut apprendre à aimer ce qu'il reste si l'on veut progresser. Il faut commencer par s'aimer soi-même, réapprendre à se respecter, car tout passe par le respect. Après avoir recréé son image, il ne faut pas regarder le résultat de trop près, sous peine de voir tous les défauts, les bords écornés, les espaces que le temps a creusés par tension et distorsion. Il faut prendre un peu de recul, surtout penser que cela pourrait être pire, que l'on n'est pas le plus à plaindre. Mesurer sa chance d'être vivant, faire une liste de ce que l'on peut encore faire, plutôt que négativement se perdre en conjectures sur les envies que l'on ne pourra plus satisfaire de manière autonome. Ne pas se perdre dans ses envies irréalisables, mais réaliser ce qui est maîtrisable, comme tout le monde.
Raison de vivre et erreurs
Après le retour du respect de soi-même, après ce long chemin de croix où vous en avez bavé, la pire des erreurs serait de croire que c'est arrivé. Bien au contraire, c'est juste reparti ; le plus dur reste à faire. Retrouver l'estime pour ce que vous êtes devenus : le vrai combat repart. Rencontrer les autres ; parmi eux, Jean-Pierre, mon patron devenu très proche dans mon combat et un maître à penser. Il me donne les moyens d'avoir une raison de vivre. Tout n'est pas question de chance, mais on peut forcer le destin. L'optimisme renverse des montagnes et fragmente même les incompréhensions. Pour en terminer, je voudrais évoquer la vie qui renaît, celle qui est toujours la plus forte tant que l'on garde espoir.

Délicatesse et mélancolie
Quand reviennent les vraies valeurs de la vie de tous les jours ? Pour moi, c'est la découverte de la douleur mordant ma chair, qui m'a fait redécouvrir que j'étais vivant. L'école de la douleur et du courage : un professeur exigeant qui vous rend vos sentiments par touches successives.
Le printemps, une fleur s'ouvre ; elle sent bon ; délicatesse et parfum. L'été au bord de l'eau, une femme vous sourit ; c'est la grâce, le soleil et la vie. L'automne ; la magie dans le feuillage des paysages de traîne. L'hiver ; son manteau blanc ; ses palaces de glaces, un oiseau mort de froid ou de faim et c'est la cruauté, la tristesse et la mélancolie.

Surtout évoluer
Une mauvaise nouvelle et c'est l'abattement naturel. Une bonne journée et la joie est là.
La vie a cette force de transcender ; cette faculté incroyable de rebondir pour nous faire revivre. Le contact avec les autres devient essentiel et indispensable avec, malgré tout, son côté réducteur, destructeur, ses joies et ses petits miracles inattendus.
Non, tout le monde n'est pas beau et gentil ; cela ne doit interdire à personne de vivre et surtout pas d'évoluer. Car, comme le disaient les anciens, la terre tourne, le vent change et personne ne sait de quoi demain sera fait.
Par Joël Perrenoud